Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN. 1954-1962, Paris, Fayard, 2002, 812 p. (Préface de Mohammed Harbi).
- Par Jacques Frémeaux
Pages 205 à 206
Citer cet article
- FRÉMEAUX, Jacques,
- Frémeaux, Jacques.
- Frémeaux, J.
https://doi.org/10.3917/rhmc.504.0205
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- Frémeaux, J.
- Frémeaux, Jacques.
- FRÉMEAUX, Jacques,
https://doi.org/10.3917/rhmc.504.0205
1 Monumental. Il n’y a pas d’autre mot pour qualifier cet ouvrage dans lequel Gilbert Meynier a mis le résultat de quarante ans de recherche et de réflexion, alimentées par une constante passion pour le devenir des Algériens, et notamment des jeunes qu’il souhaite aider à mieux comprendre leur passé. Au-delà des quelques sept cents pages de texte très dense, une soixantaine de cartes, graphiques et tableaux, pour la plupart originaux, consacrés par exemple à la sociologie des militants, aux budgets du FLN, ou encore à la présence des Algériens à l’étranger, méritent aussi une lecture approfondie. Le livre est accompagné d’un excellent appareil critique (tableau de correspondance des noms de lieux algériens et coloniaux, liste des sigles, glossaire des termes arabes, index des noms de personnes).
2 L’orientation bibliographique, pourtant très riche, donne une idée insuffisante de la documentation, puisée notamment aux archives du Service Historique de l’Armée de Terre française, mais aussi dans d’innombrables entretiens, issus d’une familiarité avec l’Algérie dont on trouvera le témoignage en introduction.
3 L’ouvrage se divise en six parties, selon une approche prioritairement thématique.
4 La première partie intitulée « La résistance anticoloniale », reprend, chronologiquement, l’évolution qui conduit de la lutte des années 1830 contre les envahisseurs à la prise d’armes du 1er novembre 1954. Fort logiquement, la montée du nationalisme depuis le début du XXe siècle est privilégiée. La permanence d’un refus impliquait-elle le déclenchement d’une guerre ? L’auteur souligne, en tout cas, l’importance des blocages coloniaux, et la dureté d’une répression des nationalistes qui recourt déjà à la torture.
5 La deuxième partie (« Qu’est-ce que le FLN ? ») est sans doute la plus stimulante.
6 Sous forme d’une série d’interrogations, l’auteur s’efforce de définir la nature du FLN.
7 En quoi consiste son caractère révolutionnaire ? En quoi est-il véritablement un front ?
8 Quelle est son idéologie ? Quelle est sa vision de l’État ? Quelle est sa vision de la Nation ? Les réponses soulignent un fait : la révolution dont il se réclame est avant tout anticoloniale. Ses chefs restent fidèles à des conceptions sociales très conservatrices, dont témoigne l’attitude à l’égard des femmes. Leur représentation politique est celle d’une communauté guerrière, cimentée contre l’étranger par la fraternité musulmane et arabe, et où toute opposition ne peut être que trahison. En fait, l’essentiel est sans doute le pouvoir, et c’est dans la guerre que celui-ci va se définir.
9 Le titre de la troisième partie « La guerre et le pouvoir. 1954-début mars 1962 » est explicite. On ne cherchera pas ici une histoire du conflit. L’adversaire français n’apparaît qu’à travers les obstacles qu’il suscite à l’action politique et militaire, sans que les causes de ses pratiques soient approfondies. Ses responsabilités dans la montée de la violence n’en sont pas, pour autant, escamotées. Mais le but de l’auteur est surtout de montrer comment, à travers la guerre et grâce à elle, s’affirme le pouvoir des chefs militaires, celui des maquis, puis celui des chefs extérieurs. La guerre est ainsi le catalyseur d’une forme de gouvernement dictatorial et d’une série de pratiques policières dont Boussouf apparaît comme le précurseur. L’assassinat de Ramdane Abbane marque la fin des tentatives des « politiques » pour contrecarrer le pouvoir des militaires. Le FLN, dans ces conditions, ne sera guère autre chose que l’ALN.
10 La mise en place de ces institutions et de ces pratiques est étudiée dans les deux dernières parties, qui montrent comment se mettent en place des organes de pouvoir sur les Algériens. Des développements sur « Le FLN-État : services, réalisations, courroies de transmission 1954-1962 », on retiendra notamment une étude fouillée sur les finances du FLN (dont on voit, par exemple, que les ressources dépendirent, pour moitié, de l’aide arabe). « Le FLN, État dans le monde, 1954-1962 » démolit quelques mythes : l’aide irakienne fut bien supérieure à celle de l’Égypte; l’appui trouvé auprès des pays de l’Est (et notamment la Chine, qui outilla l’armée des frontières) n’empêcha pas une grande fascination pour les États-Unis, finalement déçue. Une dernière partie « Le FLN en 1962 : l’implosion » étudie les éléments de la crise qui amène l’installation à Alger du nouveau pouvoir, dans l’établissement duquel le rôle tenu par les autorités françaises sera sans doute un jour mis en lumière. Ce pouvoir n’est autre que l’appareil issu de ce que Meynier appelle « armée prétorienne », qui l’a emporté sur les maquisards des wilâyas.
11 L’analyse est servie par la familiarité de l’auteur avec la langue arabe, qui nous vaut notamment des développements particulièrement intéressants sur l’édition arabe d’el-Moudjahid, le journal du Front. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer a priori, les auteurs paraissent « plus à gauche et plus laïques » que ceux de l’édition en français, de même qu’en général, les cadres arabisants sont plus cultivés et plus ouverts que les francisants. La réflexion sur les usages différenciés de l’arabe, littéraire ou dialectal, et du français, jusque dans les journaux ronéotés du Front, souligne les complexités d’une société dans laquelle la question linguistique se pose en des termes uniques dans le monde arabe. On trouvera aussi des aperçus passionnants, et souvent pittoresques, sur les milieux militants algériens, définis non pas seulement par leur milieu (le plus souvent), mais aussi selon leurs pratiques sociales, à travers une série de traits significatifs, voire d’anecdotes. L’auteur n’hésite pas à tenter une approche psychanalytique du FLN, en montrant que l’avènement de la loi rationnelle y a été étouffé par un inconscient archaïque incapable de briser les tabous pour accéder à une symbolisation de la mort du père. Autrement dit, ses militants, pour la plupart, n’ont pas pu se dégager de la fidélité à des valeurs de virilité, d’honneur et de solidarité clanique peu conformes aux exigences de la liberté et de la démocratie.
12 Le jugement d’ensemble est sans concession. Gilbert Meynier ne remet jamais en cause la légitimité du combat pour l’indépendance; il est convaincu aussi que la majorité des Algériens se sont reconnus dans le FLN, conférant ainsi une légitimité indiscutable à sa cause. Il ne cherche pas du tout, en revanche, à donner de la réalité du Front une image édulcorée. Il ne dissimule rien de la violence et du despotisme qui triomphent au sein de l’ALN. Il suffit de citer la dernière phrase de sa conclusion : « Au total, le FLN fut aussi incontestablement un mouvement de résistance et de libération anticoloniale que le parti bolchevique avait été ailleurs et en d’autres temps un parti de libération sociale. On sait que le bolchevisme fut en même temps et dialectiquement une effroyable machinerie de pouvoir. En histoire, tout est dialectique. Objet d’histoire, le FLN n’échappe pas à la règle ».
13 Ce livre évite l’écueil d’une histoire générale de la guerre
d’Algérie comme celui d’une histoire franco-française. Il redonne ainsi au
débat sa dimension proprement algérienne. Ce questionnement sur les Algériens,
leurs cadres, leur société, avec ses réalités et ses fantasmes n’en est pas
moins passionnant pour des Français dont on souhaiterait qu’ils possèdent, sur
leur propre milieu pendant la guerre d’Algérie, une synthèse aussi profonde et
originale. Il ouvre aussi de larges perspectives sur l’Algérie d’après
l’indépendance, à laquelle sont faites de fréquentes allusions. On ne peut que
souhaiter, après cette histoire du FLN, que Gilbert Meynier nous donne une
histoire du pouvoir en Algérie depuis 1962.
Jacques Frémaux